Johan Creten à la galerie Perrotin

Johan Creten détail

 

JOHAN CRETEN

ENTRACTE

22 octobre - 19 décembre 2020

galerie Perrotin

76 rue de Turenne 75 003 Paris

Tuesday - Saturday11am - 7 pm

Précurseur du renouveau de la céramique dans l’art contemporain, Johan Creten est de retour avec Entracte, sa quatrième exposition personnelle à la galerie de Paris. Cette exposition intervient comme une pause symbolique et invite à la réflexion, à la respiration. Avec Entracte l’artiste souligne l’importance de la beauté dans son œuvre, tout en réaffirmant sa conscience humaniste et la résonance sociale et politique de sa pratique. Elle dialoguera avec I Peccati, son exposition monographique à L’Académie de France à Rome - Villa Médicis, du 15 octobre 2020 au 31 janvier 2021.

« Vous avez déjà touché un poisson. Ça glisse. C’est agréable et dégoutant. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas l’humidité qui fait patiner nos phalanges sur les écailles, mais une sécrétion visqueuse produite par l’animal-même. Cette substance a une fonction protectrice et de multiples vertus. Ainsi le mucus agit comme une bar-rière contre les parasites, les bactéries et certains métaux lourds. Il limite les agressions externes. Selon les espèces, il permet également d’ac-célérer la nage, véritable catalyseur de performance. Enfin, il assure une relative survie hors du milieu naturel. Sa texture gluante lubrifie les parois de chair, à l’image de tout organisme vivant dont les membranes qui tapissent les cavités ouvertes vers le dehors, sont justement appelées muqueuses. Elles sont de précieuses interfaces, reliant l’intérieur à l’extérieur, ce qui leur confère une sensibilité extrême.

Johan Creten présente sa quatrième exposition personnelle à la galerie parisienne. Tout y brille. La luisance est plus ou moins offensive selon la finition des œuvres, de la clarté d’une patine à l’éclat aigu d’un émail. Dans la grande salle, plusieurs ensembles se mélangent en un panorama éveillant un imaginaire toujours marin. Algues et coquillages demeurent des motifs identifiables, gorgeant l’iconographie en présence par leur graphisme et leur contenance. Des pétales encore humides hérissent plusieurs Vénus naissantes. Leur parure semble faite d’une nuée de lèvres toniques, figées dans l’imperméabilité de la glaçure. La marée se fait sentir. Les contours féminins se précisent dans des séries telles qu’Odore Di Femmina ou La Perle Noire, et bien-sûr avec The Herring qui surveille divinement ce paysage trempé. La fascinante humeur exsudée par diverses glandes, enveloppe donc le corps d’une pellicule qui l’équipe d’une armure transparente. Les propriétés de cette gélatine attirent aujourd’hui l’intérêt de la communauté scientifique, qui voit en l’exceptionnelle morve un matériau prometteur pour révolutionner l’industrie, notamment textile. Sous l’eau toujours, les excrétions de certains spécimens sont composées de fibres dont qualité avoisinerait la plus délicate des soies. Ainsi la myxine, une sorte de serpent de mer hantant les abysses de son tube digestif depuis la nuit des temps, épancherait adulte jusqu’à un million de kilomètres de ce fil, cent fois moins épais qu’un cheveu. La ressource s’annonce vertigineuse. Cette potentielle passementerie demeure pour notre genre d’anguille, un système défensif d’une efficacité funeste. Une fois expul-sée, leur bave peut occuper jusqu’à plusieurs centaines de fois son volume initial, étouffant instantanément tout prédateur dont les bran-chies explosent.Johan Creten stimule en permanence la tentation du toucher. Interdit primordial dans nombre de religions, celle de l’art comprise, le contact alimente le gonflement du désir, faisant passer les autres sens pour pré-liminaires face à l’accomplissement qu’il réclame. L’ultime tabou prétend souvent préserver le statut d’une œuvre, intouchable, en opposition à la vulgarité de l’objet caractérisé par sa préhension. Caresser un bronze, effleurer une céramique, relève de la transgression. Il existe ce double danger, de se faire mal et d’abîmer les choses. Et bien l’artiste va jusqu’à nous faire asseoir dessus. Avec son corpus inédit des Bolders, sept possibles assises arriment chacune un péché capital.

L’installation joue d’une symétrie avec sa version italienne déployée à la Villa Medicis à Rome, qui consacre une importante monographie ostensiblement inttitulée I Peccati. Campée dans l’attente d’une prise, la situation rappelle l’articulation stimulante entre pécheur et pêcheur.L’halieutique est la science de la pêche, visant une gestion raisonnée des écosystèmes aquatiques. Elle intervient en agronomie de la bios-phère liquide. Elle aussi, s’engage auprès de la recherche et informe les savants dans leurs expériences en zootechnie. Mais pour l’instant, notre fameuse créature aux glaires miraculeuses ne se domestique pas, et résiste à la reproduction en captivité. Elle refuse ainsi de voir ses inva-ginations exploitées au profit des entreprises de la mode. Et se satisfait de son existence de monstre des profondeurs, charognard qui plus est. Oui, car elle est nécrophage, et a l’habitude de s’introduire dans les dépouilles afin de les dévorer du dedans. Elle cultive à sa manière une passion pour la carcasse, une tradition du grotesque, ce creux impéra-tif de la fonte ou de la terre cuite. Emmitouflée dans son manteau de mucosité, elle demeure insaisissable. Ceci dit un pisciculteur vous le confirmera, on agrippe mieux un poisson avec les mains mouillées. Tout se dérobe un peu moins. C’est donc perlantes que les surfaces se tâtent. Généralement, on s’aventure à une telle intimité pour éviscérer. Le ventre rebondi est alors tranché net, déversant ses viscères cha-toyants.

Johan Creten ouvre suffisamment ses formes et leurs connotations, pour ne pas les figer dans une lecture unique. Les interprétations doivent rester malléables, de l’humour au dégoût. Lui-même se nourrit de la quête incessante d’une image qu’il ne méduse pas. Sa suite Glory témoigne particulièrement de cette esquive. Son lustre doré empêche au regard de s’ancrer, tant sa phanie nous fait riper sur les reliefs. Il y a un dynamisme opérant par le mouvement et la lumière, qui affirme la charge cinétique de ces modules. Leur perspective est pénétrante. Elle nous entraîne en un hypnotique vortex, qui inspire, qui expire. Les rayons s’élargissent vers les splendeurs baroques érigées pour exalter le sacré, tout en se contractant pour percer les tréfonds les plus secrets de la morphologie humaine. Au loin, il y a ce trou noir originel. Une béance, appelons-la Vulva. Et comme tout passe depuis toujours par une fente, c’est justement par là que l’artiste tient à nous faire commencer.»Joël Riff

 

Né en 1963 en Belgique, Johan Creten travaille de façon itinérante depuis 25 ans, de Mexico à Rome, de Miami à Amsterdam. Il vit actuellement à Paris. Creten commence à travailler l’argile à la fin des années 1980, à une époque où ce matériau est encore tabou dans le monde de l’art. L’argile est alors jugée sale et humide, et le créateur est égale-ment perçu comme un usurpateur qui transgresse les interdits religieux en prenant la place de Dieu. Pourtant, la terre symbolise aussi la « Terre-Mère », qui lie le sacré au profane. Grand défenseur de la céramique en art contemporain, Creten est considéré comme un précurseur, au même titre que Thomas Schütte et Lucio Fontana. Pionnier du renouveau de la céramique moderne, Creten continue à influencer aujourd’hui toute une génération de jeunes artistes. Pensionnaire de l’Académie de France à Rome en 1994, Creten a exposé dans de nombreux musées et centres d’art internationaux dont le Louvre et au musée Eugène Delacroix à Paris, au Bass Museum of Art de Miami, à la Biennale d’Istanbul, au MAMCO de Genève ou encore au Middelheim Museum, à Anvers, le Centre Régional d’Art Contemporain à Sète, le musée Beelden aan Zee de la Haye, le Sculpture Park I Pilane en Suède.

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